Nicole Aubert en lignes
Nicole Aubert
Une culture qui rend malade… Est-ce encore une culture ?
Et si nous étions tous en train de devenir "des boulangers qui pétriraient sans fin la pâte et ne verraient jamais le pain sortir du four", des individus "temps réel" victimes d'un nouveau virus, l'urgence, érigé en paradigme économique ?
Et si cette "culture" de l'"hyper réactivité immédiate" qui nous rend véritablement malade et gangrène peu à peu notre lucidité, nous conduisait droit au néant, détruisant au passage toute notre créativité ?
Nicole Aubert, chercheuse renommée sur le changement social, a pris le temps de poser ces questions... Comme une invitation à retrouver le goût du travail bien fait ... ce fameux pain, dôré et croustillant tel une œuvre d'art, sur la table de nos efforts !
Un concept né d'un simple constat
Nicole Aubert : Il y a environ dix ans, au cours d'interventions dans diverses entreprises, j'ai rencontré de nombreux salariés, cadres et managers notamment, se plaignant de vivre dans un régime d'urgence permanente et dans une culture d' «hyper réactivité immédiate», les contraignant à donner des réponses «dans l'instant».
Le plus surprenant était que j'entendais ces mêmes plaintes dans des entreprises appartenant à des secteurs très différents, puisqu'à l'époque j'intervenais simultanément dans le secteur automobile, dans la banque et dans la sidérurgie. Or, le problème que soulevaient ces salariés était identique. Cette nouvelle «culture de l'urgence», dont beaucoup se plaignaient, ne pouvait que m'interpeller, d'autant que de nombreux médecins du travail faisaient alors le même constat.
Ce phénomène se reflète d'ailleurs dans les métaphores que l'on emploie à propos du temps, puisque celles qui comparent le temps à un fleuve qui s'écoule (le temps passe, le temps fuit...) ou celles qui mettent l'accent sur la volonté de possession du temps (on gagne du temps, on perd du temps...), sont maintenant supplantées par celles qui parlent de l'accélération et de la compression du temps. En fait, ce n'est pas le temps qui se comprime et s'accélère mais nous qui devons accélérer toujours plus pour suivre un rythme de plus en plus tendu et implacable.
Les NTIC au cœur de la mutation
Nicole Aubert : Constatant que cette tendance envahissait aussi notre vie privée, j'ai cherché à en déterminer les causes. Il me semble qu'elles se trouvent dans la conjonction récente (milieu des années 90) entre une extrême pression à la performance - accentuée par la mondialisation -, qui pousse à gagner toujours plus de temps pour conquérir de nouveaux marchés, et l'apparition des nouvelles technologies de la communication (mails, portables...) qui nous obligent à fonctionner constamment dans l'instantanéité et l'immédiateté, c'est à dire «en temps réel», sur le rythme même de l'économie.
La conjonction des deux phénomènes - pression à la performance et instantanéité - a comme conséquence une sorte de «dévoiement» de l'urgence, au sens où tout est vécu comme urgent et important à la fois et où nous ne parvenons plus à différencier l'essentiel de l'accessoire.
Certes, le gain de temps et la vitesse sont depuis toujours au cœur de la logique capitaliste, puisque plus les machines tournent vite, plus la production est importante, donc plus le profit est élevé. Mais un coup d'accélérateur brutal a été donné depuis l'arrivée des nouvelles technologies avec cette exigence nouvelle d'instantanéité. Désormais, les trois notions d'urgence, d'instantanéité et d'immédiateté, différentes les unes des autres, se conjuguent pour radicaliser la logique du système capitaliste et bouleverser notre rapport au temps.
Finalement, cette alliance entre la logique du profit immédiat, celle des marchés financiers qui règnent en maîtres sur l'économie et s'ajustent «à la minute», et l'instantanéité des nouveaux moyens de communication a donné naissance à un individu «en temps réel», fonctionnant selon le rythme même de l'économie et devenu apparemment maître du temps. Mais l'apparence est trompeuse car, derrière, se cache souvent un individu prisonnier du temps réel et de la logique de marché, incapable de différencier l'urgent de l'important.
Cependant l'urgence - et l'irréversibilité qu'elle sous-tend - n'est pas seulement une donnée externe, elle comporte aussi une dimension intérieure. Certains, galvanisés par l'urgence, parfois presque «shootés» à cette nouvelle forme de drogue, ont besoin de ce rythme pour se sentir exister intensément.
Ils sont un peu comme les héros d'une épopée contemporaine et ressentent l'ivresse d'accomplir des exploits en temps limité et de vaincre la mort en triomphant du temps.
Pour d'autres, la perte du lien social, un travail dématérialisé et dépourvu de sens, la dépossession du sens de leur action conduit à un désinvestissement amer et morose.
Le secteur privé : première victime
Nicole Aubert : Ce phénomène concerne principalement le secteur privé et plus particulièrement les entreprises cotées en bourse, où la pression sur les salariés s'est accrue de manière considérable.
Plus on est dans un domaine concurrentiel, plus on est dans des fonctions proches du marché, du commercial et du client, plus la pression du temps devient puissante. Le secteur public, lui, est globalement beaucoup moins sensible à ce phénomène...
Dans les entreprises, du plus haut niveau de la hiérarchie au plus modeste, il y a une même conscience pessimiste de cette nouvelle réalité. Les demandes de performance à très court terme sont généralement vécues difficilement et un épuisement très sensible est ressenti par l'ensemble de la hiérarchie.
Dans certains cas, le climat de pression et d'urgence est tel qu'il confine à l'hystérie et corrode les relations interpersonnelles, tout comme les individus eux-même qui, parfois, «déconnectent» brutalement, comme sous l'effet d'une surchauffe énergétique intense.
Un certain nombre de cadres, tels les fusibles d'une installation électrique, pètent alors «les plombs». Les plus atteints sont ceux que leur sens du travail bien fait ou leur goût de la perfection rendent incapables de supporter un contexte qu'ils ne parviennent plus à contrôler et maîtriser.
Soumises à des pressions trop fortes, «malades de l'urgence», certaines personnes dynamiques, fonceuses et motivées, sombrent dans des processus dépressifs. La dépression nerveuse semble alors, sur le plan symbolique, le seul moyen qu'aurait trouvé la nature pour «ralentir» le temps.
Parmi les nombreuses modalités d'expression de cette maladie, les dépressions d'«épuisement » apparaissent comme la forme contemporaine la plus répandue et dessinent les contours d'une société à tendance «maniaco-dépressive», engendrant d'un côté des gens agités, de l'autre des gens épuisés.
Black out
Nicole Aubert : Ce problème n'est pas soulevé ou très peu dans les entreprises et actuellement les salariés vivent ce malaise, seuls. La communication interne des entreprises n'en fait guère état et il faudrait peut-être réfléchir à la nécessité de sensibiliser à cette question, afin d'aider les salariés à prendre du recul sur cette pression qui, aujourd'hui, les écrase souvent de manière excessive.
Malheureusement nous sommes dans une logique de développement à outrance et donc soumis à une pression qui ne fera que s'accroître. Certains dirigeants en prennent conscience, mais quelle vraie solution apporter ? Les discours sur la considération des salariés et la qualité de vie au travail sont souvent un peu «plaqués» et ne changent pas grand-chose.
En France, la protection sociale élevée permet certes de réduire ou de masquer les conséquences néfastes de ce rythme souvent harassant. Quant aux 35 heures, elles ont à mon sens un bilan un peu mitigé parce qu'elles ont introduit un peu plus de tension dans le rythme de travail, qui fonctionne plus que jamais «à flux tendu».
Faisons un rêve
Nicole Aubert : Un modèle de travail idéal en soit rassemblerait à la fois les capacités créatrices des gens, la possibilité d'investir son énergie, son intelligence, son imagination dans une tâche et le temps de considérer l'œuvre accomplie avant d'en entreprendre une autre. Mais il s'agit là d'un rêve !
La réalité est hélas tout autre, puisque l'urgence contribue à la perte du sens de l'œuvre. Beaucoup des personnes qui se sont exprimées dans le cadre de cette recherche font justement ce constat de n'être plus «que du travail» et de ne jamais pouvoir goûter au produit final, comme des boulangers qui pétriraient sans fin la pâte et ne verraient jamais le pain sortir du four.
L'ensemble de ces évolutions nous interroge sur la manière dont l'individu contemporain se positionne à l'égard de l'avenir. Certaines recherches récentes font état d'un effacement de l'avenir et d'une surcharge, voire d'un «écrasement» de l'homme sur le présent.
Pris dans les rouages de l'économie du « présent éternel », englués dans les innombrables choix que nous permet la société marchande, focalisés sur la satisfaction immédiate de nos désirs, ne sommes-nous pas devenus non seulement des « hommes-présent» (selon l'expression de Zaki Laïdi, Le sacre du présent, op.cit.) incapables de vivre autrement que dans le présent le plus immédiat, mais plus encore des hommes de l'Instant, collant à l'intensité du moment et recherchant des sensations fortes liées à la seule jouissance de l'instant présent ?
Si ce type de comportement ne correspond bien sûr qu'à une des facettes de l'identité contemporaine, il n'en est pas moins représentatif de l'évolution de la société actuelle, qui s'inscrit plus dans la surface que dans le fond.
Ce règne du zapping n'est pas sans incidences sur les individus et la société en général. Les hommes courent après le temps, comme ils courent après leur identité. Mais l'un et l'autre sont de plus en plus fragmentés... »
Net & Digest
Lire une autre interview de Nicole Aubert accordée au Nouvel Observateur.
En savoir plus sur Nicole Aubert sur le site de l'ESCP-EAP.
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