Notre invité en lignes…
Yves Winkin et l'Agenda de Bologne…
L'enseignement de la communication en danger ?…
Nos chères études supérieures seraient en voie de "bolognisation"... Derrière ce fringant néologisme - pas forcément ragoûtant ! - se cache en fait une tendance à la marchandisation des études et à la mise en concurrence quasi "commerciale" des Universités sous prétexte de vouloir les harmoniser dans toute l'Europe.
Initiée en 1999 par des ministres européens de l'Education dans la cité émilienne, cette démarche vise à échelonner les études supérieures en 2 cursus successifs pour explicitement créer un marché européen du travail où les titres sont clairement définis et comparables. Voilà le fond d'une affaire qui en a ému plus d'un, d'autant qu'il est question de raccourcir certaines formations - comme celles en communication - à 3 ou 4 ans... Parmi les polémistes, le sociologue-anthropologue Yves Winkin, disciple de Bourdieu, auteur de "La communication n'est pas une marchandise : Résister à l'agenda de Bologne" craint donc une américanisation des études et une mise sur le marché trop rapide des étudiants.
Comme quoi, tous les chemins (ra)mènent aux USA !...
Déclaration ou Agenda... de Bologne ?
Yves Winkin : L'expression "Agenda de Bologne" n'a rien d'officiel ; il ne s'agit pas d'un "programme communautaire", comme on dit dans le jargon de Bruxelles. En fait, c'est une expression que j'ai forgée, sur la base de l'expression anglo-saxonne "secret agenda", pour évoquer les objectifs sous-tendant la "Déclaration conjointe sur l'Espace européen d'enseignement supérieur" signée le 19 juin 1999 par 29 ministres européens de l'Education.
Ceux-ci se sont engagés à homogénéiser d'ici 2010 les cycles de leur enseignement supérieur (licence en trois ans, suivi d'un master en deux ans et d'un doctorat en trois ans : c'est ce qu'on appelle le "système LMD" ou "3/5/8"), à faire circuler les étudiants d'un pays à l'autre (grâce à un système de "crédits": un fois un cours réussi quelque part, la note vaut partout ailleurs en Europe) ; bref, à rendre les universités européennes "compétitives" face aux universités américaines.
C'est là où se situe l' "agenda de Bologne" : les objectifs pédagogiques, éminemment louables, ne sont finalement que des moyens au service d'objectifs géopolitiques et commerciaux plus discutables ou qui mériteraient précisément un large débat au sein de la communauté universitaire. Est-ce que l'université française, pour ne prendre qu'elle, doit constamment se vivre dans une compétition avec l'université américaine ?
Une marchandisation des savoirs et des services
Yves Winkin : La "bolognisation" du système universitaire apporte de l'air frais, par le fait qu'il oblige les universités à revoir leurs programmes, à trouver des alliances régionales et internationales, à se penser et à se vivre dans un espace beaucoup plus vaste. Mais le modèle sous-jacent, l'université américaine, risque d'entraîner à terme une marchandisation des savoirs et des services.
Dans certains établissements d'enseignement supérieur français, en particulier les écoles de commerce, on parle déjà de "clients" et non plus d'étudiants ; certaines universités pensent en termes d'"usagers" et de "prestataires". C'est bien le signe qu'une révolution des esprits, d'inspiration très libérale, est en train de se mettre en place.
Je donne un exemple : Pourquoi ne pas externaliser les enseignements universitaires ? Pourquoi garder des enseignants à vie, coûteux et "inutiles" quatre à six mois de l'année ? Il suffirait de faire donner les cours par des "prestataires de service", éventuellement embauchés à Nairobi ou Calcutta...
Ce n'est pas que je veuille défendre à tout prix le statut actuel des professeurs d'université français... pas de discours corporatiste ici. Je veux seulement suggérer que le système LMD n'est pas qu'une réforme des études ; c'est aussi un bouleversement dans la manière de concevoir ce qu'est une université et un universitaire.
Un risque pour les départements information-communication...
Yves Winkin : En effet, la question suivante se pose : la tentation des départements information-communication d'aligner leur programme sur les tendances court terme de l'offre d'emploi, est-il dangereux ? Certains de mes collègues ne seraient pas d'accord avec la formulation même de la question et vous montreraient que les nouveaux programmes de cours, reformatés LMD, sont plus ancrés dans la recherche et les tendances à long terme du marché de l'emploi.
Pour être accepté par le ministère, un programme doit en effet être adossé à un laboratoire de recherche. Les petites universités qui ne font pas de recherche dans un domaine ont peu de chance de pouvoir l'enseigner. Mais d'autres collègues vous diront que tout cela est une affaire d'habillage et de bonnes relations au ministère...
Pour ma part, je demande à voir ; j'ai sans doute été trop vite dans mon petit livre de l'an dernier - j'ai crié «au loup !» parce que je redoute cette fuite en avant "professionnalisante" qui leurre les jeunes sur les possibilités d'embauche à la sortie des études.
Ce n'est pas qu'ils ne trouvent pas de "job" assez rapidement en sortant d'une licence ou d'une maîtrise en Information-Communication, mais le problème est : à quel niveau et pour combien de temps, et avec quelles capacités de reconversion ?
Mais je reconnais qu'il faut des chiffres pour discuter sans polémiquer, que ces chiffres sont rares et qu'ils vont changer bientôt, avec les premières promotions "bolognisées". Rendez-vous dans cinq ans !
La communication comme : Savoir-être au monde
Yves Winkin : J'ai toujours soutenu l'idée que la formation universitaire de premier et deuxième cycle en Lettres et Sciences humaines doit rester généraliste. Il s'agit de doter les étudiants d'une disposition d'ouverture sur le monde, d'une disposition au changement.
En Information-Communication, je suis pour une formation ancrée dans la réalité du monde contemporain, par le relais d'une maîtrise approfondie de certaines techniques d'analyse des médias, par exemple, mais sans en faire des techniciens des médias.
L'idée de base est de leur assurer une capacité à se retourner dans la vie, puisqu'ils en auront certainement plusieurs (professionnellement, s'entend). J'ai personnellement proposé un programme fondé sur "l' anthropologie de la communication", mis en place quelques années à l'Université de Liège, et en cours d'implantation aujourd'hui à l'Université de Lyon-2.
Il s'agit d'offrir aux étudiants, à partir des acquis de l'anthropologie, un certain "savoir-être au monde". La communication n'est alors plus envisagée comme l'ensemble des médias, mais comme la "performance de la culture".
La communication, c'est la performance de la culture
Yves Winkin : Nous possédons tous au moins une langue et nous la "performons" lorsque nous parlons. Les linguistes parlent de compétence pour la langue (c'est une potentialité) et de performance pour la parole (c'est l'activation concrète).
Il en va de même pour la culture (nous avons appris et "incorporé" un certain nombre de règles de vie en société que nous transmettrons à nos enfants) : il s'agit d'une compétence que la communication accomplit au cours de nos multiples interactions quotidiennes. C'est en cela que la communication est la performance de la culture.
Net & Digest
Yves Winkin anthropologue
La déclaration de Bologne
Le processus de Bologne expliqué sur le site du Conseil de l'Europe.
La Position du Conseil des recteurs de la Communauté française
Un autre point de vue : une dérive vers le système américain
Acheter les livres de Yves Winkin sur Fnac.com
Acheter La communication n'est pas une marchandise : Résister à l'agenda de Bologne sur Amazon.
Archives "La tendance"